Source : Le Monde

https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/11/23/la-vague-de-l-eolien-en-mer-renverse-la-transition-energetique_6060757_3234.html

La vague de l’éolien en mer renverse la transition énergétique

  Par Nabil Wakim et Perrine Mouterde

Si l’éolien offshore ne représente qu’une faible partie de la production, la croissance de ce secteur-clé de la transition énergétique attire tous les industriels. En retard, la France commence à structurer son industrie.

450 tonnes, 10 mètres de haut : l’immense museau à moitié cylindrique semble tout droit sorti de la galerie de robots impériaux de La Guerre des étoiles. En ce jour de septembre, à Montoir-de-Bretagne (Loire-Atlantique), General Electric (GE) inaugure la fabrication de la première nacelle d’éolienne qui va équiper, au large de Saint-Nazaire, le premier parc français. Après de longues années de recours juridiques et d’embûches administratives, le champ opéré par EDF devrait commencer à être progressivement opérationnel en avril 2022, pour alimenter en électricité et en chauffage l’équivalent de 720 000 foyers par an. « La route n’a pas toujours été simple », reconnaît Jérôme Pécresse, PDG de GE Renewable Energy, qui salue « une étape importante pour le développement de l’éolien en France ».

Alors qu’elle doit fournir les 80 machines du parc de Saint-Nazaire, l’usine General Electric est déjà en plein travaux d’agrandissement. Elle fabrique aujourd’hui des nacelles pour des éoliennes de 6 mégawatts, les turbines les plus puissantes au moment de la signature de l’appel d’offres en 2011. Mais le groupe américain s’est lancé dans la conception d’une machine bien plus puissante : une éolienne de plus de 12 mégawatts, avec des pales de plus de 100 mètres, pour une hauteur totale de 260 mètres.

GE espère vendre ces géants au plus grand parc éolien du monde en cours de finalisation au Royaume-Uni. Le projet Dogger Bank, d’une capacité installée totale de 3 600 mégawatts (l’équivalent de plus de deux EPR nucléaires), dit tout du rêve de grandeur de l’éolien en mer : opérationnel à partir de 2023, il devrait fournir de l’électricité à 4,5 millions de foyers britanniques.

Une révolution à l’échelle planétaire

L’éolien offshore ne fournit aujourd’hui qu’une toute petite fraction de l’électricité produite dans le monde (environ 0,3 % en 2018) mais pourrait représenter dans les vingt prochaines années un marché de plus de 1 000 milliards de dollars (soit 842 milliards d’euros), selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Une révolution pour la transition énergétique à l’échelle planétaire. « Deux secteurs ont changé la donne ces dix dernières années dans le monde de l’énergie : les forages de schiste et la croissance du solaire photovoltaïque, analyse Fatih Birol, directeur de l’AIE. L’éolien en mer a le potentiel d’être le troisième. »

Le développement rapide des énergies renouvelables s’est basé sur un modèle à l’opposé du fonctionnement classique d’un réseau électrique : une très forte décentralisation et la multiplication de petites installations – des parcs de quelques éoliennes terrestres, des panneaux solaires en toiture ou sur les parkings.

L’éolien offshore prend le contre-pied de cette logique : les parcs en construction, essentiellement concentrés dans le nord de l’Europe, atteignent souvent 1 000 mégawatts de capacité installée, soit l’équivalent d’un réacteur nucléaire – en France, les parcs solaires dépassent rarement 30 mégawatts –, des projets de grande taille, à une échelle industrielle comparable à celle de grands projets pétroliers ou gaziers. Les éoliennes en mer tournent, comme leurs petites sœurs sur terre, de façon intermittente, mais les vents du large sont plus puissants et plus réguliers, ce qui permet de produire de manière quasi continue.

Une forte concentration en Europe

Ces projets nécessitent la mise en place d’un écosystème industriel tourné vers la mer. Pour preuve, en France, le chantier de Saint-Nazaire va mobiliser aussi bien les Chantiers de l’Atlantique, qui construiront les sous-stations électriques en mer, Réseau de transport d’électricité (RTE), qui installera les raccordements, et une kyrielle d’entreprises de taille moyenne. Les budgets sont eux aussi d’un autre ordre : le projet de Dunkerque, attribué en 2019 à EDF face à six concurrents, est estimé autour de 2 milliards d’euros, pour un coût du mégawattheure estimé inférieur à 50 euros – contre plus de 150 euros pour les premiers parcs français.

« Aujourd’hui, cinq pays représentent près de 95 % des capacités installées d’éolien offshore » Sophie Meritet, maîtresse de conférences à Paris-Dauphine-PSL

« L’éolien offshore, avec de grands espaces en mer, permet ce type de méga projets, note Yara Chakhtoura, vice-présidente de la commission offshore de France énergie éolienne (FEE) et directrice générale de Vattenfall Eolien, filiale française du groupe public suédois. Et la compétition grandissante reflète l’état du marché qui ne fait que grossir. La Commission européenne, par exemple, parle d’un potentiel de 450 gigawatts en Europe à l’horizon 2050. »

La dynamique du secteur et la baisse des coûts attirent les industriels rompus aux grands chantiers. Le groupe français Nexans, expert du câble électrique, a ainsi réorganisé une partie de sa production mondiale autour de l’éolien en mer : son usine de Caroline du Nord a été entièrement repensée début 2020 afin de pourvoir aux besoins à venir du marché dans les prochaines années. A la différence du solaire, dont la production est massivement localisée en Chine et en Asie du Sud-Est, l’éolien offshore est encore fortement concentré en Europe.

Le Royaume-Uni de Boris Johnson fait la course en tête avec 10 GW de capacité installée et une trajectoire de 40 GW en 2030. En Europe, on comptait fin 2019 plus de 5 000 éoliennes offshore connectées au réseau, l’Allemagne et le Danemark suivant de près les Britanniques – et toujours aucune en France. La Commission européenne a annoncé début novembre des objectifs ambitieux en la matière, visant 60 gigawatts d’ici 2030 au sein de l’Union. Mais la Chine devrait connaître dans les prochaines années un développement fulgurant : l’AIE prévoit que le pays devrait devenir le numéro un en capacité installée en 2025. Pékin est d’autant plus intéressé par cette technologie qu’elle permettrait de construire des parcs éoliens près des zones côtières les plus peuplées du pays.

« On est à un tournant du marché »

« Aujourd’hui, cinq pays (Royaume-Uni, Allemagne, Belgique, Danemark et Chine) représentent près de 95 % des capacités installées d’éolien offshore, c’est un secteur très concentré, explique Sophie Meritet, maîtresse de conférences à l’université Paris-Dauphine-PSL. Mais de nouveaux pays se positionnent, comme Taïwan, la Corée du Sud, les Etats-Unis… » Les acteurs européens, comme le danois Orsted ou l’espagnol Iberdrola, ont développé une expertise reconnue dans un univers de plus en plus concurrentiel.

Une avance bienvenue, alors que de nouveaux acteurs aux poches pleines s’intéressent au sujet : les groupes pétroliers européens, comme BP ou Total, ont de grands projets dans le secteur. Ces majors des hydrocarbures veulent prendre le train de la transition énergétique pour réduire leur impact carbone et améliorer leur image. Surtout, elles sont habituées à financer des projets colossaux. BP a ainsi annoncé en septembre un investissement de 1,1 milliard de dollars pour entrer au capital de deux champs en mer aux Etats-Unis. Total a également pris des parts dans un parc éolien offshore en Ecosse et a investi dans un méga projet d’éolien flottant au large de la Corée du Sud.

« On est là à un tournant du marché », analyse Romane Guitard, spécialisée dans le financement de projets renouvelables chez Augusta. Les pétroliers vont-ils devenir les nouveaux rois de l’éolien ? « Cette arrivée se fait de manière progressive, relativise Colette Lewiner, autrice du rapport mondial sur l’énergie de Capgemini. D’abord, il s’agit surtout des Européens. Et quand on regarde dans le détail, cela reste une toute petite partie de leurs investissements. » « Ils vont découvrir le monde de l’électricité où les bénéfices sont beaucoup moins spectaculaires que dans le monde du pétrole. Il n’est pas certain que leurs actionnaires apprécient tous », raille quant à lui le patron d’un grand groupe bien installé dans le secteur.

Mais les pétroliers ont aussi une expertise technologique en mer et un écosystème de partenaires industriels habitués à travailler avec eux sur le sujet. « Les connaissances techniques pour l’éolien flottant sont très proches de celles utilisées pour les plates-formes pétrolières », note Sophie Méritet. « On trouve facilement des salariés prêts à travailler sur l’offshore dans notre branche exploration production », témoigne ainsi le PDG de Total, Patrick Pouyanné, qui explique vouloir investir en priorité dans des « projets géants ». Un vrai changement de cap pour le groupe français, qui a longtemps été réticent à investir dans le secteur.

Le manque d’ambition français

Il faut dire qu’en matière d’éolien offshore, la France accuse un retard considérable : l’Hexagone ne compte aucune éolienne commerciale au large de ses côtes - le pays possède pourtant la première façade maritime du continent. Depuis le lancement des premiers appels d’offres en 2011, sept projets (Saint-Nazaire, Fécamp, îles d’Yeu-Noirmoutier, Saint-Brieuc, Courseulles-sur-Mer, Dieppe-Le Tréport et Dunkerque) ont été attribués, représentant une puissance de plus de 3 500 mégawatts. Les nombreux recours juridiques déposés et la longueur des procédures ont étendu à l’extrême le calendrier, mais tous devraient finalement être mis en service entre 2022 et 2027, trois d’entre eux sont désormais en chantier. Un nouvel appel d’offres pour un nouveau parc au large de la Normandie doit être lancé en 2021, pour une attribution avant la fin du quinquennat.

Les premières fermes pilotes d’éolien flottant doivent également commencer à fonctionner à partir de 2023 (à Groix, Gruissan, Leucate et Fos-sur-Mer). La feuille de route énergétique de la France, publiée en avril, a permis de fixer un cap pour les prochaines années : elle prévoit d’attribuer 1 000 mégawatts par an pour atteindre 5 200 à 6 200 mégawatts d’éolien en mer en activité en 2028. Cette ambition, modeste, ne permettra pas de rattraper le retard face aux voisins européens, mais elle est considérée par le gouvernement comme un « signal fort » à l’égard de la filière. « Pour la suite, il va falloir changer d’échelle aussi au niveau français, en lançant plus de projets ou de plus grande taille », souligne Yara Chakhtoura.

Ce retard n’a pas empêché les Français de profiter de la dynamique européenne. « Le manque d’ambition côté français n’a pas empêché l’essor de la filière qui s’est développée à l’export, note Carole Mathieu, du Centre énergie et climat de l’Institut français des relations internationales. Aujourd’hui, les acteurs français sont pleinement dans la course : la compétition est forte, mais le marché est tellement porteur qu’ils vont en bénéficier. »

EDF Renouvelables, par exemple, compte des parcs et des projets au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et en Asie. Engie s’est associé au portugais EDPR dans le cadre d’une joint-venture et ambitionne de devenir l’un des plus grands opérateurs de parcs. Si les résultats de ces deux groupes ont été fortement impactés par la crise sanitaire, leurs revenus issus de leurs activités renouvelables continuent à croître.

Planifier l’espace maritime

En France, une filière industrielle commence aussi à se structurer autour de quatre usines de fabrication de pales, d’assemblage de nacelles et de construction de sous-stations électriques installées à Montoir-de-Bretagne mais aussi à Cherbourg (Manche) pour GE et à Saint-Nazaire pour Les Chantiers de l’Atlantique. Au Havre, Siemens-Gamesa doit également lancer prochainement la construction de l’une des plus grandes usines d’éoliennes en Europe. « Ces quatre usines représentent le tiers des usines de pales et de nacelles d’Europe, assure Yara Chakhtoura. La France a réussi un joli hold-up ! » Là aussi, le démarrage a été très progressif : l’usine de Montoir-de-Bretagne a dû se mettre quasiment à l’arrêt en 2018, faute de commandes

La dynamique semble enfin s’installer : la hausse des emplois liés au secteur de l’éolien (+ 11 % en 2019) a été portée par l’offshore, qui représente désormais 3 000 emplois. Selon la filière, ce chiffre devrait être multiplié par cinq à l’horizon 2030. « Notre pays a été capable de construire une filière industrielle nouvelle sur tout un segment de la chaîne de valeur de l’éolien, alors même que nous ne sortions aucun parc, a reconnu en octobre la ministre de la mer Annick Girardin. Mais cela interroge : comment maintenir cette filière émergente alors que la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) n’offre pas la visibilité compatible avec les stratégies industrielles ? »

Pour répondre à cet objectif, la filière réclame non seulement le respect strict du calendrier d’appels d’offres inscrit dans la PPE, mais aussi la mise en place d’une planification de l’espace maritime pour les prochaines décennies. Une évolution indispensable pour que l’ensemble des acteurs et usagers de la mer puissent se projeter. « Nous avons besoin d’un cap à l’horizon 2050 et de savoir où seront implantés les prochains projets. Nos voisins ont fait leur planification, pas nous : c’est ce qui manque à la France pour améliorer la coexistence avec les usagers et pour donner de la visibilité à tous les acteurs », insiste Yara Chakhtoura. Un changement d’échelle réclamé par les industriels pour s’assurer que les usines françaises ne tourneront pas à vide.


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